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Pawlet

Le chevalier Fleuris Pawlet ou Paulet, né à Lyon en 1731, est le fondateur de l'Ecole des orphelins militaires. Pawlet, dont la famille était, a-t-on dit, d'origine irlandaise, servit pendant quelques années dans l'armée, où il fut inscrit au registre matricule du régiment de la Reine Cavalerie sous le nom de « Fleury Pawlet de Caumartin », et quitta le service en 1763, rebuté par les difficultés de l'avancement. Le titre de « chevalier » qu'il prit indique probablement qu'il avait reçu la croix de Saint-Louis ; mais celui de « comte » que lui donne, en 1787, le Guide à Paris de Thiéry, est un titre de fantaisie, car, dans l'acte de naissance de Fleuris Paulet (sic), son père, Pierre Paulet, est qualifié de « marchand de bleds » ; son parrain, Fleuris Martin, de « maître tonnelier ». Pans une copie de cet acte, fournie par Paulet en 1760 lorsqu'il voulut obtenir le grade de cornette, les mots « marchand de bleds » ont été transformés en « marquis de Black », et ceux de « maître tonnelier » en « Sr de Tonnillier ». (Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.) Paulet lui-même signe, en 1772, « du Paulet de Commartin » (c'est le nom du parrain Martin qui a été transformé en Commartin ou Caumartin), et en 1783 : « Le ch. de Pawlet ». Cette façon de se forger une noblesse imaginaire était d'usage courant au dix-huitième siècle.

En 1773, Pawlet recueillit chez lui, à Paris, un orphelin qu'il avait rencontré malade et sans asile dans un fossé du bois de Vincennes, et dont le père était un ancien dragon mort à l'Hôtel des Invalides. Cette circonstance le détermina à consacrer une fortune considérable, dont il hérita sur ces entrefaites, à la fondation d'un établissement destiné à l'éducation de jeunes orphelins, fils de soldats ou d'officiers. Il obtint la protection du roi Louis XVI, qui lui permit (1770) de donner un uniforme à ses élèves et « de les faire commander par des officiers et bas-officiers qui voudront bien se prêter avec lui pour maintenir parmi eux une discipline ferme, exacte et propre à les former à l'honneur et aux vertus civiles et militaires». L'institution prit le nom d Ecole des orphelins militaires. Pawlet avait voulu que ses élèves apprissent à la fois à obéir et à commander ; et il chargeait les plus âgés du soin de diriger les plus jeunes: « Celui des élèves qui, à beaucoup de sagesse, réunit des commencements de progrès, obtient le commandement d'une petite troupe ; il apprend à commander et à obéir dans ce premier grade, subordonné à d'autres chefs qui le sont eux-mêmes à des principaux d'entre eux, qui sont sous les ordres du plus méritant, qui répond de tout l'ordre, et fait tous ses efforts pour conserver l'estime de ses maîtres et sa place ». Il s'agissait avant tout, comme on le voit, d'habituer les enfants et les jeunes gens recueillis dans la maison à l'esprit militaire. Tous, néanmoins, n'étaient pas destinés à entrer dans l'armée ; ceux qui préféraient apprendre un métier pouvaient, après avoir acquis une instruction élémentaire, être placés en apprentissage pour devenir des artisans ; et ceux qui montraient un goût prononcé pour l'étude étaient admis à s'instruire dans les sciences et dans les lettres, ou même à cultiver les beaux-arts. Un certain nombre, parmi ces jeunes gens, étaient d'extraction noble : ceux-là mangeaient à une table à part ; ils recevaient, dès le début, une éducation plus soignée, qui devait préparer en eux « des sujets faits pour se distinguer dans tous les emplois civils et militaires, notamment dans les corps du génie, de l'artillerie et de la marine ».

Quarante ans plus tard, lorsque les écoles de Joseph Lancaster et du Dr Bell eurent attiré, en 1815, l'attention de quelques philanthropes français, et que le monitorial System fut transplanté d'Angleterre en France sous le nom d'enseignement mutuel, les partisans de la nouvelle méthode pensèrent qu'ils la feraient accepter plus facilement s'ils pouvaient la recommander du nom d'un inventeur français. Celui du chevalier Pawlet, oublié depuis longtemps, fut mis en avant : l'ouvrage du comte de Lasteyrie, Nouveau système d'éducation et d' enseignement, celui du comte de Laborde, Plan d'éducation pour les enfants pauvres, et le Journal d'éducation, organe de la Société pour l'instruction élémentaire, représentèrent Pawlet comme le précurseur de l'enseignement mutuel : « Les Français, dit le comte de Laborde, verront avec attendrissement que cette institution, dont l'Angleterre se glorifie avec tant de raison, et qu'elle va bientôt donner au monde entier, avait été mise en usage en France, il y a trente ans, sans y être à peine connue que de notre malheureux roi Louis XVI, qui en avait senti toute l'importance., et se faisait souvent rendre compte de ses progrès ». Le maréchal Macdonald, duc de Tarante, qui avait été lui-même un des élèves du chevalier Pawlet, rédigea une courte notice sur l'Ecole des orphelins militaires ; il y disait (Journal d'éducation, 1816) : « La police, une partie de l'enseignement, et presque toute l'administration de l'école étaient confiées aux élèves • et le chevalier Paulet n'exerçait et n'avait besoin d'exercer qu'une légère surveillance. Un élève, ayant le titre de major, commandait en chef. Tous les autres, quel que fût leur nombre, composaient quatre divisions, ayant chacune un chef qui avait pour adjoint un chef de section. Chaque division était subdivisée en escouades. Le major et les quatre chefs de division composaient un conseil qui s'assemblait tous les soirs, au milieu d'un cercle formé par les élèves, et qui prononçait, d'après des règles établies, sur les rapports de la journée. Chaque jour la garde était commandée par un chef de division qui, pendant cette journée, avait la police de toute la maison. Il était suppléé, clans la police particulière de sa division, par le chef de section. Le chef d'escouade de garde faisait fonctions de sous-officier. Il était suppléé dans le service de son escouade par son sous-chef. L’élèves de garde se couchaient après les autres, lorsque la ronde était faite et que tout était en ordre. Ce service les détournait peu ou presque point de leurs études et de leur cours.

« L'enseignement avait pour objet les lettres, les sciences et tous les genres de professions. Les moyens de s'instruire étaient fournis, au gré de chacun des élèves, avec autant de libéralité et d'empressement qu'on mettait d'économie dans le service intérieur. On y faisait un cours de langues anciennes, et l'on a vu les élèves du chevalier Paulet concourir avec quelque succès, dans les humanités, avec ceux des principaux collèges de la capitale, quoique leur temps fût partagé également entre cette étude et celle des langues étrangères, des mathématiques, du dessin et de tous les arts d'agrément. D'autres s'occupaient plus spécialement de se perfectionner dans les connaissances nécessaires aux professions qu'ils avaient adoptées, telles que la médecine, la chirurgie, la peinture, la sculpture, l'architecture, etc. D autres enfin étaient placés en apprentissage chez des maîtres ouvriers de diverses professions.

« Dans les différentes parties de l'enseignement, on habituait les élèves les plus avancés à professer en sous-ordre. En transmettant l'instruction à leurs camarades, sous la surveillance des professeurs en litre, ils se fortifiaient dans les connaissances qu'ils avaient acquises ; ils acquéraient plus d'aptitude pour les étendre ; et cet usage diminuait sensiblement la dépense et le nombre des professeurs, envers lesquels on n'épargnait rien, dès qu'ils s'annonçaient par le talent et une bonne réputation.

« La Révolution détruisit cette école, pour ainsi dire, dés sa naissance. Déjà elle avait produit des officiers d'une grande distinction, dans toutes les armes, dans l'artillerie, le génie, la marine, etc. ; des ingénieurs de vaisseaux ; d'autres avaient obtenu des prix en peinture, en sculpture ; elle renfermait des élèves d'une grande espérance en médecine, en chirurgie, en gravure ; des apprentis dans différents métiers. »

Les marques de sollicitude que Louis XVI donna à l'institution de Pawlet furent une gratification de 33 000 livres lors de la naissance du dauphin (1782), une autre de 28 000 livres en 1784, et, à partir de 1788, un secours annuel de 32 000 livres. L'Ecole se trouvait à l'extrémité de la rue de Sèvres, hors de la barrière de Sèvres : c'est là qu'elle fut visitée en juillet 1787 par le Genevois Pictet de Rochemont, et peu après par un Anglais, collaborateur du recueil The Repository. Ces deux témoins ont écrit une relation détaillée de ce qu'ils ont vu ; nous empruntons à celle de Pictet de Rochemont (Journal de Genève de 1787 et 1788) quelques passages intéressants.

Pictet rappelle l'origine de l'établissement, le mouvement de charité qui poussa Paulet (c'est ainsi que le visiteur genevois écrit le nom du fondateur) à recueillir chez lui un orphelin abandonné ; il montre ce premier élève en amenant d'autres, et la maison de Paulet transformée graduellement en une école, dont il décrit l'organisation :

« Son pupille amena un jour chez lui un de ses jeunes camarades, et le supplia de le sauver aussi de la misère en le retirant chez lui. M. Paulet y consentit sans peine, et il eut ensuite la même condescendance pour quelques enfants de malheureux vétérans.

« Il fit un plan d'éducation pour ses jeunes élèves, et il en prit occasion pour recommencer la sienne propre, que sa première vocation avait rendue incomplète. Les progrès de ses écoliers répondirent à son zèle, et payèrent sa bienfaisance. Il se passionna pour des fonctions qui lui donnaient des jouissances si pures ; ses élèves devinrent ses enfants ; tous ses autres projets furent subordonnés à celui d'étendre l'utilité de ses soins ; il se retrancha toutes les superfluités et réduisit sa dépense au nécessaire le plus étroit. « La fortune vint seconder ses desseins charitables ; en apprenant la nouvelle d'un héritage immense et imprévu, il fit le voeu « d'être pauvre toute sa vie ». Il ne vit dans cet accroissement de richesses que les moyens de donner de l'extension à son plan, et dès lors sa maison se transforma en un séminaire (1773).

« Il reçut de préférence les enfants des pauvres soldats. Il avait partagé les misères de cet état ; il avait souvent réfléchi que le salaire des défenseurs de la patrie n'est pas proportionné aux maux qu'ils souffrent, et aux dangers auxquels ils s'exposent. Il avait conservé une préférence secrète pour les institutions militaires. Il s'était convaincu par l'expérience que l'on ne peut maintenir dans l'ordre un grand nombre d'individus que par une observation rigoureuse des lois établies. Il préféra donc la forme et la discipline militaires. Il espéra qu'en flattant le goût ordinaire des enfants pour les dehors de ce métier, il en obtiendrait plus facilement la soumission aux lois qu'ils se seraient chargés de faire exécuter eux-mêmes.

« Il donna des ordonnances simples et claires à sa petite république. Il nomma des officiers qui en devinrent les chefs. Ceux-ci formèrent un conseil permanent, chargé de la puissance exécutive, et auquel il donna le droit d'élire ses membres en remplacement. Il établit une règle invariable sur la distribution du temps. Il chargea de la police une garde qui dut se relever tous les jours, dont les fonctions furent déterminées par un règlement particulier ; et la première impulsion une fois donnée, il parut se réduire au rôle de conseil et d'ami.

« Il sut se refuser à toute jouissance d'ostentation. Il établit une économie de moyens qui produisit une épargne d'argent, et, pour pouvoir faire beaucoup, il fit tout à peu de frais. En écartant de sa maison les domestiques payés, il éloigna la possibilité du commandement arbitraire et de l'obéissance passive ; il maintint ses élèves dans un état de dépendance réciproque et leur apprit de bonne heure que les fonctions Utiles n'avilissent point.

« Chaque bas-officier fut chargé à son tour des détails courants du ménage, sous l'inspection d'un officier, qui lui-même rendait compte au conseil. Ce bas-officier de semaine reçut le prêt chaque jour de marché et, secondé par le cuisinier du jour, il fut chargé des emplettes nécessaires à la famille. Les soins de propreté, qui ont une influence directe sur la sauté, furent exigés à la rigueur. Il établit entre les élèves un échange mutuel de petits services. Leur toilette fut simple, mais propre, et, grâce à l'attention soutenue de leur bienfaiteur, jamais aucune négligence ne s'est glissée dans ces détails.

« M. Paulet avait dans le nombre de ses élèves quelques enfants de gentilshommes sans fortune. Déterminé à leur donner une éducation qui pût leur rendre dans la société un rang dont la misère les avait fait tomber, il sentit que le principe d'égalité auquel il voulait les soumettre devait pourtant être modifié de manière à préparer peu à peu ces jeunes gens à la place qu'ils devaient occuper dans la société. Mais comme ces distinctions devaient être peu sensibles pour être sans danger, il leur donna à tous Je même uniforme, leur fit faire le même ordinaire, les fit coucher dans les mêmes salles, astreignit les gentilshommes à présider la cuisine à. leur tour, se bornant à les dispenser d'y mettre la main, et à leur accorder Je privilège de manger ensemble.

« M. Paulet donna au plan d'instruction tonte l'étendue dont il était susceptible dans un établissement de ce genre. Il composa le cours d'études des gentilshommes de celle des trois langues, de la géographie, de l'histoire, de la littérature, des mathématiques, du dessin, de la musique, des armes, de la danse. Il eut soin de régler les occupations selon la naissance, l'aptitude et la destination probable de chaque individu. Il ne perdit point de vue l'importance des arts utiles et des métiers mécaniques. Il espéra former des hommes qui porteraient dans la société les avantages brillants d'une éducation soignée et l'exemple salutaire d'une morale pure. Il se prépara les moyens de développer le génie de ceux qui en montreraient le germe, et il ne négligea point d'établir dans sa maison une pépinière d'artisans honnêtes.

« Il n'épargna rien dans le début pour organiser son établissement de la manière la plus favorable aux progrès. Il se procura des maîtres habiles, il multiplia les méthodes d'instruction, il monta des ateliers de différents genres. Peu à peu l'on vit se former des sujets capables de remplacer les instituteurs auprès des commençants. Le chef mit leurs talents à profil pour la communauté. Cette distinction doubla leur courage ; ils s'instruisirent en enseignant ; les efforts de leurs écoliers s'animèrent ; et cette ressource, précieuse sous le rapport de l'ambition, le fut encore sous celui de l'économie dont M. Paulet ne cessait de s'occuper.

« Cet homme respectable eut la satisfaction de voir prospérer son établissement. Il réussit à placer avantageusement quelques sujets qu'il avait formés ; ses moyens pécuniaires s'accrurent par des héritages naturels et des dons gratuits, et il augmenta dans la même proportion le nombre de ses élèves, porté aujourd'hui à cent quatre-vingt-treize. Il y a, en outre, environ cent jeunes gens placés en apprentissage de divers métiers hors de la maison. »

Pictet raconte ensuite les incidents de sa visite. Les dehors de la maison, dit-il, annoncent déjà la simplicité du propriétaire : on juge à l'inégalité et à l'incohérence des bâtiments que son plan s'est étendu peu à peu, et que les revenus ont toujours été absorbés par des choses utiles et pressantes. « Un enfant de dix ans en uniforme bleu, le fusil sur l'épaule, nous arrêta à la porte cochère pour savoir ce que nous demandions : sur notre réponse, il nous laissa entrer. » Pictet et ses compagnons sont introduits dans une pièce meublée de tables de sapin et de chaises de paille. « Toutes les dépendances de l'établissement portent le même caractère d'épargne. La dépense que le maître de la maison fait pour lui-même ne pourrait guère être réduite. Il mange avec ses enfants, son équipage n'est qu'un chétif cabriolet, son linge est grossier, ses habits sont râpés et raccommodés. En songeant a tout le bien que ce millionnaire a déjà fait par de semblables économies, on trouve cette mesquinerie bien sublime. » Dans cette pièce, que Pawlet appelle son salon des arts, celui-ci fait remarquer à ses visiteurs des tableaux et des gravures dont les murs sont ornés : ce sont des ouvrages de quelques élèves de son école de dessin ; il leur signale en particulier un tableau à l'huile peint par un jeune homme qui est allé continuer ses études à Rome. « M. Paulet nous introduisit ensuite dans les salles de travail. Ce sont de longues pièces garnies de deux rangs de tables qui remplacent chaque matin des lits de sangles relevés et noyés dans le mur. Nous fûmes frappés du silence et de l'ordre qui y régnaient. Une sentinelle chargée de la police se promenait gravement d'un bout à l'autre. Notre arrivée ne donna de distraction à personne ; chaque enfant paraissait sérieusement attaché à son ouvrage. Ils étaient divisés par petites classes qui différaient par l'âge, le nombre et les occupations. Chacune était confiée à un élève chargé du rôle d'instituteur. Une heure plus tard, nous aurions pu voir les maîtres instruits par quelqu'un de leurs écoliers sur des sujets différents. Cette alternative de commandement et d'obéissance, qui varie l'état habituel d'égalité, assure les égards réciproques, forme ces jeunes gens à la douceur et à la patience, qui, grâce à la surveillance active de leur père adoptif, ne peuvent jamais dégénérer en des ménagements coupables.

« J'ai dit — continue Pictet — que les gentilshommes étaient privilégiés pour les études. Les enfants du peuple, qu'on destine à un métier mécanique, n'apprennent guère qu'à lire, écrire et chiffrer ; mais M. Paulet permet à tous de s'essayer dans tous les genres. S'il trouve chez quelqu'un d'entre eux un désir ardent de s'instruire, un talent marqué, ou seulement une disposition naissante, il l'encourage de tout son pouvoir, et ne laisse dans la classe subalterne que ceux que la nature a condamnés à ne travailler que de la main. Il nous fit remarquer un jeune homme de douze ans qui surveillait une classe d'écriture, et lui dit de nous montrer son ouvrage. L'enfant tira de son portefeuille des églogues de sa composition qu'il nous lut en latin, en allemand et en français. Son latin était pur, son style correct, sa composition annonçait de l'imagination et du goût. M. Paulet nous dit que comme il n'était pas gentilhomme, il ne l'avait mis à la littérature que lorsqu'il avait senti son talent ; et pour nous donner une idée de la rapidité de ses progrès, il nous apprit qu'il n'y avait que quinze mois que l'enfant avait commencé le latin. Il nous présenta ensuite un jeune homme de quatorze ans qui avait une classe de géométrie, et nous pria de le questionner. Cet enfant nous répondit avec présence d'esprit et justesse, résolut des problèmes que nous lui proposâmes, et sur la demande de M. Paulet nous lut un parallèle d'Horace et de Boileau, en forme de dissertation critique, où le tact du littérateur se faisait déjà sentir. Nous remarquâmes un jeune homme de neuf ans qui dirigeait les écoliers de dessin, dont la plupart étaient plus âgés que lui ; nous vîmes dans son portefeuille quelques échantillons de son talent, qui ne paraissaient pas être l'ouvrage d'un enfant de cet âge. » Pictet remarque un élève debout, immobile et oisif près d'une barrière. Pawlet lui apprend que cet élève est en punition, et « hormis les cas très rares où un élève avait mérité d'être privé de l'uniforme pendant un temps plus ou moins long, tous les châtiments de son école se réduisent à une oisiveté forcée, dont la durée et la forme variaient selon la gravité du délit ». Il ajoute que les condamnations ne sont pas prononcées par lui, mais par le conseil, qui juge conformément aux ordonnances de la maison. Les visiteurs assistent ensuite à une séance de musique dans le salon des arts. « Nous y trouvâmes un orchestre complet, dont le chef, âgé de quinze ans, jouait très bien du violon et menait avec beaucoup d'aplomb. Ils nous donnèrent des symphonies concertantes dans lesquelles chacun avait un solo à son tour et le rendait avec une aisance et une netteté admirables. Un autre écolier joua ensuite un concerto de harpe de la composition d'un de ses camarades, et nous entendîmes enfin une sonate de clavecin composée par celui qui l'exécutait, et qui nous surprit autant que le reste. Le temps nous manqua pour entendre jouer seul un maître de violon qui avant l'âge de quinze ans avait déjà fait un opéra, dans lequel M. Paulet nous dit qu'il annonçait beaucoup de génie. »

Pour terminer, les visiteurs assistent à la parade qui a lieu chaque jour dans la grande halle et qui réunit toute la maison. « Nous trouvâmes tous les élèves en bataille, dans un alignement, une immobilité, un silence parfaits. Le major, jeune gentilhomme de seize ans, le plus âgé de tout le séminaire, le président du conseil, était hors du rang, l'épée à la main ; à son commandement, la troupe s'ébranla au pas redoublé pour former le cercle ; chaque officier fit le rapport de sa troupe pour les vingt-quatre heures. Les accusés furent admis à se justifier ; on entendit les témoins ; on délibéra, et lorsqu'on fut d'accord, le major rendit compte à haute voix du nombre des coupables, de la nature des délits, et des châtiments ordonnés. La troupe défila ensuite dans le plus grand ordre, ayant en tête une bande de douze instruments à vent, tous élèves de la maison, et qui jouèrent une marche composée par l'un d'entre eux. » Avant que les visiteurs prennent congé, Pawlet leur donne encore quelques détails sur l'organisation de l'établissement. « Quant aux ouvriers en apprentissage, leur dit-il, j'ai quelques ateliers chez moi, et les quelques jeunes gens que vous voyez en veste sont des horlogers, des graveurs, des cordonniers qui ont quitté l'ouvrage pour la parade. Ceux-là sont soumis à la discipline de la maison. Il y en a un grand nombre que, manque de place, j'ai dû confier au dehors à des maîtres de leur métier : mais pour nourrir autant qu'il dépend de moi les bons principes que j'ai cherché à leur donner, j'exige qu'ils viennent passer les dimanches avec mes autres enfants. J'ai banni les punitions corporelles ou arbitraires, dont on est forcé d'augmenter journellement la rigueur pour en conserver l'effet. Les écoliers négligents sont assez punis par la lenteur de leurs progrès et l'humiliation de travailler sous leurs cadets. Ceux qui pèchent contre la discipline et la police sont punis par la loi, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Vous avez pu vous apercevoir que je loue beaucoup ceux qui se distinguent. Les éloges donnent aux bons sujets le désir de les mériter. Mes principaux efforts sont dirigés vers l'éducation des coeurs, et tous mes enfants sont unis par les liens d'une bienveillance mutuelle. C'est surtout par ses rapports avec la morale qu'ils apprennent à connaître la religion. Comme la tolérance est une branche de la charité, je n'ai point exclu les protestants de ma maison : j'en ai quelques-uns, sur lesquels les prêtres ont voulu m inquiéter, mais j'ai obtenu d'être le maître chez moi. »

La relation du visiteur anglais contient à peu près les mêmes choses que celle de Pictet, que le collaborateur du Repository a visiblement utilisée. On y trouve aussi quelques détails nouveaux, et nous en extrayons quelques lignes, qui, en confirmant ce que le visiteur genevois dit de la tolérance religieuse de Pawlet, rapportent un trait caractéristique de la façon dont celui ci enseignait la morale à ses élèves :

« Le chevalier avait composé un catéchisme aussi simple que possible, contenant les préceptes qu'il voulait inculquer ; et, trouvant absurde de tourmenter les facultés d'un enfant en l'occupant de ce qui requiert la raison d'un homme, il avait décidé que cette partie de l'instruction serait placée en dernier lieu, pour être alors l'objet d'un soin particulier : mais on lui a fait sur ce point tant de représentations, et il connaît si bien le zèle officieux des bigots, toujours prêts à calomnier les intentions les plus innocentes, qu'il s'est décidé à faire usage de nouveau du catéchisme ordinaire, et c'est celui-là qu'on enseigne aux enfants. Mais, en dépit des criailleries de quelques prêtres, il a des protestants dans sa maison ; et, comme ils sont élevés de la même façon que les catholiques il obtient chez les uns et chez les autres, non pas la simple tolérance, mais une véritable unanimité de sentiments.

« Il ne manque pas une occasion de leur présenter un bon exemple à côté d'un bon précepte. Ayant appris un jour qu'un soldat avait fait une action de courage très éclatante, et qui faisait l'admiration de Paris, il invita ce brave à dîner, et chargea ses enfants de le recevoir au milieu d'eux ; mais il priva de cet honneur ceux qui ne s'étaient pas assez bien conduits pendant l'année. Les registres furent ouverts, plusieurs furent exclus, et leur douleur fut si grande, qu'il dut leur permettre de venir après le dîner boire à la santé du brave homme. Cette circonstance les frappa tellement, que depuis ce temps ils n'encoururent plus de punition. »

Le visiteur anglais conclut ainsi : « La modestie de cet excellent homme est égale à sa bienfaisance. Son école, établie depuis quinze ou seize ans, est à peine connue à Paris Cette obscurité est sa gloire ; mais c'est chose heureuse pour le public qu'il en soit tiré, et on est en droit d'espérer qu'un si bel exemple ne restera pas sans imitateurs. »

Pawlet désirait pouvoir augmenter le nombre de ses élèves. C'est pour ce motif qu'il sollicita l'appui du gouvernement, dont il obtint la promesse d'un subside annuel. Il quitta en 1789 ou 1790 l'immeuble de la barrière de Sèvres (devenu ensuite le couvent des Oiseaux), pour installer son établissement dans l'ancienne caserne des Gardes françaises de la rue de Popincourt. La subvention de 32 000 livres fut versée régulièrement à l'Ecole des orphelins militaires pendant les années 1788, 1789, 1790, 1791. Pawlet paraît n'avoir pas été hostile à la Révolution, au moins au début. Le 20 mars 1790, il offrit à l'Assemblée constituante un plan pour l'organisation des milices auxiliaires, des travaux publics et de la police générale, plan dont l'Assemblée ordonna l'impression. Mais le renversement du trône au 10 août 1792 l'épouvanta : il émigra, abandonnant son école et ses élèves. Il n'est pas exact de dire, comme l'a fait Macdonald, que « la Révolution détruisit l'école » de Pawlet : tout au contraire, elle la protégea, et la fit vivre lorsque son fondateur l'eut abandonnée. Dès le 24 août 1792, une députation de la section de Popincourt se présenta devant l'Assemblée législative : elle annonça que la section « venait de prendre sous sa protection cent vingt-cinq enfants de la patrie, abandonnés par la fuite de leur instituteur » ; que ces enfants avaient trouvé dans la section « les secours dont ils avaient besoin, un instituteur, des administrateurs et des maîtres dans différentes sciences, qui tous se sont offerts avec le plus grand empressement et gratuitement ». La pétition ajoutait : « En perfectionnant cet établissement, en n'y recevant plus que les orphelins des citoyens qui sont morts et qui mourront pour la défense de la patrie, nous remplirons les intentions admirables du corps législatif ; et certes cette institution vaudra mieux que celles qui jusqu'à présent n'ont été pour la plupart que des monuments de l'orgueil et du despotisme ; » et elle demandait que la subvention de trente-deux mille livres par an continuât à être versée à la nouvelle institution des Orphelins de la patrie. L'Assemblée décréta l'urgence, et fit remettre sur-le-champ trois mille livres à Ta section de Popincourt « pour venir au secours des enfants abandonnés par le sieur Paulet ». La subvention annuelle fut maintenue, et l'année suivante un décret, du 21 janvier 1793, ordonna « la conservation provisoire de l'établissement de Popincourt », en attendant la réorganisation de l'instruction publique. Un décret du 21 septembre 1793, rendu à la suite de la suppression des anciennes écoles militaires (par le décret du 9 septembre 1793), alloua à l'école de Popincourt une somme annuelle de sept cents livres par élève, à prendre par le ministre de la guerre sur les fonds qui lui restaient en mains des écoles militaires, « jusqu'à ce que la Convention en eût autrement ordonné ». Conformément à ce décret, les sommes destinées à couvrir les dépenses de l'ancienne maison des Orphelins militaires furent versées entre les mains du comité civil de la section de Popincourt, trimestre après trimestre, jusqu'au moment où la Convention « en ordonna autrement », c'est-à-dire jusqu'au 30 prairial an III (10 juin 1795), date à laquelle un décret réunit à Liancourt, en un seul établissement national, sous la direction de Crouzet (Voir Crouzel), les élèves de l'orphelinat de Popincourt, ceux de la Société des Jeunes Français de Léonard Bourdon, et ceux de l'école des Enfants de l'armée fondée par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt : Voir les articles La Rochefoucauld-Liancourt et Liancourt (Ecole de).

Une note ajoutée par le conventionnel Masuyer à un travail sur l'instruction publique, écrit par lui au cours de l'année 1793, nous fait voir quelle idée on se formait, à cette date, de ce qu'avait été, sous la direction de Pawlet, l'Ecole des orphelins militaires. Masuyer, partisan de l'internat, estime que l'Etat doit « indiquer aux parents des pensionnats auxquels ils puissent confier leurs enfants ; organiser et surveiller activement le régime intérieur de ces pensionnats » ; et c'est à ce propos qu'il fait en ces termes l'éloge de Pawlet et de sa maison : « J'ai ouï parler de la maison d'éducation du chevalier Paulet ; je n'ai pu l'étudier par moi-même ; mais ce que l'on m'en a dit m'a paru mériter beaucoup d'attention : j'aurais bien désiré avoir des détails exacts et circonstanciés ; le Comité d'instruction publique devrait se les procurer ; je doute qu'il soit possible de faire mieux dans cette partie. Voici une esquisse de leur manière de vivre : Manger debout, les repas de quinze minutes, la soupe et le bouilli le matin et un fruit ; des viandes grillées ou rôties, la salade et un fruit le soir ; un bon pain à discrétion et à toute heure ; faire ses souliers, sabots et habits, les raccommoder, passer successivement dans différents ateliers de tailleurs, de couturières, de cordonniers, de menuisiers ; travailler soi-même pour pourvoir à ses besoins et se donner des plaisirs ; s'affranchir ainsi des besoins factices, les seuls pervertisseurs ; se placer sous la main de la nécessité seule : éducation sévère, économique, et qui dans peu nous créerait une génération préférable à tous égards aux Spartiates. » On voit que Masuyer n'avait été frappé que par un seul côté de l'institution ; ce qui devait signaler plus tard Pawlet à l'attention des amis de l'éducation populaire en 1815, l'emploi de l'enseignement mutuel, avait complètement échappé au conventionnel, qui d'ailleurs se déclarait insuffisamment renseigné.

Qu'est devenu le chevalier Pawlet après avoir quitté la France en 1792 ? Nous ne le savons pas. On perd sa trace, il disparaît sans retour. Peut-être, dans l'avenir, la mise au jour de quelque document encore ignoré permettra-t-elle d'achever sa biographie.

Bibliographie. Journal de Genève des 29 décembre 1787 et 5 et 12 janvier 1788: « Lettre de M. Pictet de Rochemont » ; — The Repository, de Londres, n° 8, 16 avril 1788 : «An account of a remarkable establishment of éducation al Paris » ; — Journal d'éducation, numéro de juillet 1816 : Notice sur l'institution du chevalier Pawlet, par le maréchal Macdonald ; — Le chevalier Pawlet et l'école des Orphelins militaires, dans les Etudes révolutionnaires de J. GUILLAUME (2e série), Paris, 1909.