bannière

c

Conscrits (Instruction des)

 La formation des tableaux de recensement des jeunes gens pour le contingent militaire annuel donne une occasion toute naturelle de connaître le degré d'instruction de tous les Français du sexe masculin ayant atteint leur vingtième année. Quand, au mois de janvier, il est procédé à cette opération en chaque mairie, le jeune homme, ou, s'il est absent, son père ou son tuteur, doit se présenter et certifier l'exactitude de l'inscription. Le degré de son instruction est alors sommairement constaté, et les conscrits se trouvent, par là, répartis dans les sept catégories suivantes :

Jeunes gens ne sachant ni lire ni écrire ;

— sachant lire seulement ;

— sachant lire et écrire ;

— ayant une instruction primaire plus développée :

— ayant obtenu le brevet de l'enseignement primaire ;

— bacheliers ès lettres, bacheliers ès sciences, et bacheliers de l'enseignement secondaire spécial ;

— dont on n'a pu vérifier l'instruction.

Le tableau suivant indique, par périodes quinquennales, de 1829 à 1875, puis année par année de 1876 à 1906, combien de conscrits sur cent savaient au moins lire :

Image1

« On peut s'étonner — a dit le président de la Commission permanente de la statistique de l'enseignement primaire établie auprès du ministère de l'instruction publique, M. Emile Levasseur, dans son rapport sur la période 1829-1877 — que le mouvement ascendant ait eu lieu avec une régularité à peu près constante depuis un demi-siècle, et que l'influence diverse des lois, celle du zèle des administrations, et l'étendue des sacrifices pécuniaires, ne s'accusent pas par des inégalités marquées dans la courbe.

« Mais on doit remarquer :

« 1° Que cette courbe marque seulement un minimum, mais ne donne pas la véritable mesure des connaissances acquises par les enfants qui ont suivi sérieusement l'école ;

« 2° Que les résultats des efforts faits en faveur de l'instruction ne se produisent pas instantanément ;

» 3° Qu'il faut plus d'efforts pour pousser à l'école les derniers réfractaires d'une population que pour composer les premiers contingents des écoles nouvelles.»

Un autre aspect du problème, c'est-à-dire une autre forme de comparaison, résulte de la différence des résultats atteints dans les diverses parties de la France, et parfois d'un département à l'autre.

M. Levasseur a donné deux cartes figuratives représentant la moyenne des conscrits sachant lire, l'une en 1829, l'autre en 1877. Dans la première, la partie lumineuse de la France se trouve presque tout entière au nord de la Loire ; elle est limitée par une ligne qui partirait du Mont-Saint-Michel et aboutirait au Jura. Dans la seconde, le progrès est encore plus marqué dans tout l'Est, mais il commence à gagner les départements voisins : seuls le Centre, la Bretagne et une partie des départements du Sud-Ouest forment tache et restent à un niveau très inférieur.

Dans les périodes qui suivent 1877, les différences tendent à diminuer tellement qu'il serait difficile de les exprimer par des cartes teintées. L'écart entre le minimum et le maximum, qui avait été, au début, de 67, 8 %, puis de 46 %, qui était encore de 39, 9 % en 1881, n'était plus que de 19% en 1896. de 17, 9 % en 1901.

Les chiffres qui précèdent ne se rapportent qu'à l'armée de terre. Pour avoir des renseignements complets, il faudrait pouvoir donner aussi les chiffres de l'armée de mer. C'est en 1872 que pour la première fois le ministère de la marine se trouva en mesure de rendre compte de la situation de l'instruction élémentaire dans le personnel des équipages de la flotte. Sur un effectif de 22 137 marins, des renseignements n'étaient parvenus que sur 13 345. Sur ce nombre, 1858 (14 %) ne savaient pas lire ; 1284 (10%) savaient lire, mais non écrire ; 1932 (14 %) savaient lire et écrire, mais non calculer ; 8271 (62 %) savaient lire, écrire et calculer. Les contingents incorporés dans la flotte en 1896-1897 ne fournissent encore que 83, 9 jeunes gens sachant lire sur 100 incorporés ; « C'est, dit M. Levasseur, que l'inscription maritime recrute son contingent dans les départements de l'Ouest, où l'instruction est moins avancée que dans l'Est ». Au dernier recensement sur la matière (1902), les seuls illettrés se trouvaient parmi les inscrits levés pour le service : on en comptait 948 sur 5636 incorporés ; on les instruit pendant leur séjour à bord.

En nous bornant à l'armée de terre, nous reproduisons le dernier tableau publié par le ministère de la guerre dans le Compte rendu sur le recrutement de l'armée ; il porte sur l'année 1907 (appel de la classe de 1906) :

Image2

Image3

L'examen du Compte rendu sur le recrutement des dix dernières années révèle un arrêt marqué dans les progrès de l'instruction populaire en France. En 1907, 197 847 jeunes gens seulement sont enregistrés comme possédant ce que la statistique appelle « une instruction primaire plus développée », au lieu de 208 012 en 1906, de 253 000 en 1905 et 1904 et de 250 000 en 1903 et 1902 : soit une chute soudaine de plus de 50 000. Le total des jeunes gens ne sachant pas lire et écrire ou sachant lire seulement est de 15 352 en 1907 ; il était de 17130 en 1906, de 14133 en 1905, de 15 029 en 1904, de 16047 en 1903. En analysant, département par département, les chiffres de la statistique de 1887 à 1906, on trouve qu'il y a un groupe de quarante départements où le nombre des illettrés est en croissance, tandis que dans vingt-quatre autres il a continué à diminuer progressivement, et que dans le reste il est à peu près stationnaire.

En regard de ces résultats de la statistique française, il convient de placer ceux que nous offre une république voisine, la Suisse, où fonctionne depuis une trentaine d'années une institution, l'examen pédagogique des recrues, qui, « faisant appel à la raison publique par la simple publication de chiffres sans commentaires, a suffi pour accomplir une véritable révolution dans les moeurs scolaires du pays tout entier ».

En Suisse, la décroissance des illettrés a été la suivante :

Image4

Une proposition de loi a été déposée à la Chambre des députes, le 19 mai 1908, par M. F. Buisson et un certain nombre de ses collègues, tendant à établir en France un examen annuel de l'instruction primaire des conscrits, à l'imitation de ce qui se fait en Suisse.

Cette proposition a été adoptée par la Chambre des députés, dans sa séance du 4 mars 1909, en la forme suivante :

« PROPOSITION DE LOI.

« ARTICLE PREMIER. — Chaque année, les conscrits non pourvus de diplômes ou certificats d'instruction primaire ou secondaire doivent ; dès leur arrivée au corps, au jour fixé par l'autorité militaire, subir un examen destiné à constater leur degré d'instruction.

« ART. 2. — Il sera organisé dans chaque corps de troupe des cours spéciaux d'instruction élémentaire, à l'effet d'assurer cette instruction aux conscrits dont les épreuves auront été jugées insuffisantes.

« ART. 3. — Un règlement d'administration publique, rendu après avis du Conseil supérieur de l'instruction publique, sur le rapport des ministres de la guerre, de la marine et de l'instruction publique, déterminera la composition et le mode de nomination de la commission d'examen, les formes de l'examen, la nature des épreuves écrites et, pour les illettrés, de l'épreuve orale, le mode de correction et de notation, la publication des résultats, et toutes autres conditions d'application de la présente loi. »