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La croissance exponentielle des participants dans une communauté virtuelle peut menacer sa capacité à évoluer et rendre la gouvernance impossible, comme l'ont montré certaines études sur les forums de discussion. La manière dont les nouveaux arrivants s'intègrent dans le projet représente donc un enjeu essentiel pour son évolution.
Cormac Lawler [Lawler, 2005c], auteur d'un mémoire de master intitulé Wikipedia as a learning community à l'université de Manchester (School of Education in Communication, Education and Technology), rappelle que si les qualificatifs de monarchie, d'anarchie, de démocratie ou bien encore de bureaucratie font débat, celui de méritocratie s'avère généralement plus consensuel s'agissant de Wikipedia. Cependant l'emphase de la compétence dans le modèle méritocratique doit être tempérée par une reconnaissance de l'attitude à encourager la pratique réflexive. La qualité du discours prend dès lors une importance cruciale, supérieure à celle des contributions mêmes, pour encourager cet « educational process ». L'acculturation des nouveaux arrivants implique en effet une réflexion critique de chacun à la fois « on-action » et « in-action » selon le modèle du praticien réflexif de Donald Schön [Schön, 1990].
Susan Bryant, Andrea Forte et Amy Bruckman [Bryant et al., 2005], chercheurs au département informatique du Georgia Institute of Technology, s'intéressent au processus d'acculturation des contributeurs dans Wikipedia en appuyant leur analyse sur les perspectives offertes par la théorie de l'activité (activity theory ou AT) et par la participation périphérique légitimée (legitimate peripheral participation ou LPP), tout en se référant aux précédents travaux sur les communautés de pratique (communities of practice ou CoPs) conduits par Etienne Wenger et Jean Lave [Lave et al., 1991]. Les six éléments issus de la théorie de l'activité (objet, sujet, communauté, division du travail, outils, règles) fournissent donc un cadre méthodologique pour évaluer la LPP et l'évolution de la nature des participations et pour comprendre comment les participants créent du sens dans leurs pratiques.
Dans leurs premières contributions, les sujets se comportent comme des consommateurs qui opèrent occasionnellement et fortuitement quelques changements mineurs sur les articles qu'ils lisent, avant d'adopter un rôle de gardien au regard d'une collection d'articles correspondant à ce qu'ils connaissent. Puis leurs objectifs s'élargissent et ils deviennent progressivement plus concernés par l'ensemble de l'encyclopédie et par le développement de la communauté, plutôt que par la qualité de quelques articles isolés. Si les wikipédiens croient au projet de l'encyclopédie et au travail de la communauté, leurs motivations ne sont pas à chercher du côté de l'altruisme, comme plusieurs travaux sur les CoPs l'ont démontré, mais bien du côté d'un positionnement identitaire qui s'inscrit dans le temps.
L'évolution des pratiques touche également l'utilisation de l'outil. A un premier niveau, la facilité d'édition via la fonction « modifier la page » joue un rôle important dans la transition entre le lecteur-consommateur et le lecteur-éditeur. L'élargissement de leur engagement et donc de leur zone proximale de développement (zone of proximal development ou ZPD) rend certains outils plus visibles parce que plus porteurs de sens, telles les fonctions « historique » et « discussion » non utilisées par les novices. L'utilisation des listes de suivi se ritualise, pour s'étendre à la surveillance globale des modifications récentes et des nouvelles pages.
Au départ Wikipedia est perçue comme une collection d'articles plutôt que comme une collection d'individus. Les novices n'ont pas conscience des différents rôles associés à la division des tâches, contrairement aux CoPs traditionnelles décrites par Etienne Wenger. Les seules règles dont ils ont connaissance sont liées à l'édition d'une page. Au contraire, les wikipédiens se considèrent comme membres d'une communauté et l'anonymat devient suspect. Les pages personnelles sont un lieu adéquat à la fois pour fournir quelques éléments biographiques et présenter ses activités au sein du projet. Leur connaissance des règles se précise, allant des principes fondateurs de la communauté aux conventions syntaxiques et procédures techniques de gestion des pages. La reconnaissance de la communauté s'exprime dans les pages de discussion attenantes aux articles, et notamment dans celles liées aux pages personnelles, alors que les rôles se diversifient et se spécialisent au fur et à mesure que l'investissement personnel se renforce.
Le focus de S. Bryant, A. Forte et A. Bruckman sur le processus d'acculturation apporte un éclairage complémentaire à celui de J. Levrel [Levrel, 2005] plus tourné vers les profils et motivations des participants. Ces deux études ouvrent des perspectives nouvelles même si l'échantillon des personnes interrogées est d'une part trop faible pour être représentatif et d'autre part focalisé sur des participants déjà fortement impliqués dans l'activité de la communauté. De même, l'enquête actuellement en cours à l'université de Wuerzburg en Allemagne (département psychologie) s'intéresse aux motivations des contributeurs actifs [Schroer et al., 2005].
Si la variable générationnelle est généralement peu distinctive dans la communication médiatisée par ordinateur (computer mediated communication), les identités sociales mériteraient d'être questionnées plus en profondeur, notamment pour ce qui concerne l'influence des variables professionnelles et des contextes linguistico-culturels : identifier par exemple la proportion de chercheurs, bibliothécaires ou enseignants et investiguer leurs usages, mettre en relation les domaines de compétences et l'activité éditoriale... Les résultats de l'enquête réalisée récemment pour la revue Nature [Giles, 2005] montrent que moins de 10% des chercheurs interrogés disent avoir déjà contribué à Wikipedia : une proportion estimée tout à fait insuffisante par l'éditeur qui encourage explicitement ses lecteurs à s'engager dans cette aventure éditoriale au bénéfice d'un savoir partagé dynamique. Dans son éditorial Jim Giles suggère que l'échange entre expert et non-expert doit pouvoir s'avérer stimulant pour les deux parties, et en particulier pour l'expert qui relève le défi d'une autre forme de communication scientifique.
Ce dossier est une publication du service de Veille Scientifique et Technologique
de l'Institut National de Recherche Pédagogique
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