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Nouveaux modes d'accès au savoir

La numérisation, l'hypertexte et les réseaux préparent-ils la voie à un nouvel encyclopédisme ? Pour Marc Chevrier, entre les tablettes sumériennes et l'hypertexte, cette ambition très humaine de totaliser les connaissances a parcouru un long chemin (Chevrier, 1997).
Les nombreuses manières d'organiser les connaissances sont d'ores et déjà opératoires sur les réseaux de communications et d'échanges des savoirs, dans la recherche d'une harmonisation des différentes approches qui peuvent tendre à l'instauration d'un encyclopédisme savant. On passerait "d'un encyclopédisme savant à un encyclopédisme d'usage(s)" (Erztscheid, 2002).
Cet encyclopédisme nouveau supposerait que l'usager d'Internet (au travers ou au-delà des encyclopédies électroniques) puisse transformer les informations en savoir et en sagesse. Théodore Zeldin, dans le cadre du forum virtuel « Text-e », organisé en 2001 par la BPI, s'interroge sur nos capacités à développer notre propre sagesse, dans la mesure ou "l'Internet n'offre aucune sagesse. La sagesse devrait nous donner la capacité de nous créer à nous-même un sens qui soit utile aux autres, qui nous permette de ressentir notre vie comme ayant une valeur qui va au-delà d'une simple exploitation égoïste" (Zeldin, 2001).

La structure même de ce nouvel environnement d'accès aux savoirs peut-elle permettre d'appréhender une nouvel forme d'encyclopédisme ?

L'encyclopédie et les réseaux

Le concept d'encyclopédie, pensé comme rassemblement et enchaînement des connaissances, s'est déplacé d'une oeuvre singulière au réseau Internet tout entier. Les réseaux interconnectés et les espaces virtuels, par leur capacité à fédérer tous types de données numérisées, ont atteint le monopole de "l'usage légitime" du discours d'autorité de la connaissance, détenu traditionnellement par les instances éducatives et le support du livre, symbole de conservation des savoirs et de la culture écrite. Ils seraient un moyen de réaliser le rêve fantasmatique et encyclopédique d'une démocratie cognitive, pour un accès universel aux savoirs (Juanals, 2002).
Mais, pour Henri Meschonnic, le nouvel encyclopédisme tient plus de la communication, il n'a plus rien de commun avec les "utopies" encyclopédistes. Il remplace Dieu dans les miroirs. "Le monde qui est montré est le monde qui se regarde et qui se montre. [...] C'est un nouveau Moyen Âge". Il n'est en aucune manière critique (Meschonnic, 1996).
Brigitte Juanals et Henri Meschonnic disent tous les deux que les réseaux électroniques en interconnexion ont accéléré la dissolution, par l'absorption de sa mission, d'une encyclopédie comme concept et objet.

L'encyclopédie et le lecteur

Certains auteurs saluent le fait que chaque lecteur choisit ses propres instruments de lecture-écriture, effectue les paramétrages. Le but annoncé par l'offre d'encyclopédies numériques est de rendre le lecteur autonome. Cet objectif rejoint les recommandations accompagnant les programmes pédagogiques, où il est question d'amener l'élève à être autonome face à l'information. Théodore Zeldin, considère qu'un des facteurs de changement est cette volonté de rendre les gens, par l'éducation, non conformistes.
Est-ce un choix ? L'évolution s'oriente vers une logique de passeurs. Les fournisseurs d'accès, les outils de recherche, représentent des portails, qui confronte l'usager à une injonction d'autonomie croissante tout en le conservant dépendant des outils techniques. Le lecteur est plongé dans un environnement international de sites où la préoccupation commerciale est souvent sous-jacente : "les ressources informationnelles et culturelles sont marchandisées" (Juanals, 2002).
Pour Henri Meschonnic, si avec l'hypertexte, le lecteur est manipulateur, il n'y a pas de nouveauté par rapport à l'Encyclopédie, sauf que la technique fait du lecteur un sujet illusoire : les éléments qu'il ordonne ont été disposés et décrits par d'autres, les metteurs en scène se sont éclipsés dans la neutralité de la science (Meschonnic, 1996).

Et l'encyclopédisme ?

Le cyberespace rend-il pertinente l'entreprise encyclopédique ? "Le cyberespace, cet océan d'informations [...] est en lui-même une forme d'encyclopédie, universelle et mouvante" (Chevrier, 1997). Au contraire des encyclopédies classiques, le cyberespace ne suit aucun plan d'ensemble, aucune idée directrice. Sans principe de sélection ou d'organisation, il admet la coexistence du faux et du vrai, l'information brute et la connaissance organisée, le bavardage et les classiques de la littérature.
Dès que l'encyclopédie est en ligne, elle n'est plus uniquement alphabétique, à proprement parler, elle n'a pas d'ordre. À la différence de l'article original, le texte éclaté n'impose aucune lecture, aucun sens. D'où la possibilité de la consulter dans n'importe quel sens, à condition de disposer (ce qui n'est pas encore le cas) d'un outil complet. Il reste des difficultés à surmonter pour en faire un usage sûr et intelligent, et on fait bien d'employer une combinaison de méthodes classiques et nouvelles (Stewart, 2002).
On verrait un déclin de la culture générale au profit des savoirs spécialisés, cet accroissement des savoirs scientifiques étant réservés à de petits fiefs.
Il est possible de faire un lien entre les réflexions sur encyclopédie papier / encyclopédie numérique et bibliothèque traditionnelle / bibliothèque électronique. L'encyclopédie et la bibliothèque traditionnelles se rattachent à un savoir segmenté, hiérarchisé, alors que la version électronique de l'une et de l'autre fait référence à une restructuration perpétuelle des connaissances. "On passe d'une classification horizontale, une accumulation diachronique à une complexification croissante, principale manifestation de la mémoire active" (Bazin, 2001).

Notes

Chevrier Marc (1997), Le grand chantier du savoir : l'encyclopédie, d'hier à demain. L'Agora, Vol. 4, n° 3. Disponible sur : http://agora.qc.ca/textes/ency.html [consultée le 15/11/2005].

Ertzscheid Olivier (2002), Le lien, le lieu et le livre : les enjeux cognitifs et stylistiques de l'organisation hypertextuelle, thèse de doctorat en Littérature et civilisation françaises, Université Toulouse 2, 465 p. Disponible sur : http://www.urfist.cict.fr/olivier/download/these/Ertzscheid.pdf [consultée le 15/11/2005].

Zeldin Théodore (2001), Le futur de l'Internet : une conversation avec Théodore Zeldin, Entrevue menée par Gloria Orrigi, Colloque virtuel « Text-e » de la BPI Georges Pompidou, janvier 2001. Disponible sur : http://www.text-e.org [consulté le 10/11/2005].

Juanals Brigitte (2002), L'encyclopédie des lumières au numérique : migration d'une utopie. Communication et langages, n° 131, avril, p. 53-65.

Meschonnic Henri (1996), L'encyclopédie sortant de son mot pour se voir. In Tous les savoirs du monde : Encyclopédies et bibliothèques, de Sumer au XXIe siècle, Paris : BNF / Flammarion.

Stewart Philip (2002), L'Encyclopédie éclatée, Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 31-32, p. 189-197.

Bazin Patrick (2001), La mémoire reconfigurée. Cahiers de médiologie, (11), p. 177-183.

 

Ce dossier est une publication du service de Veille Scientifique et Technologique
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