Deuxième
Journée annuelle
d'histoire de l'éducation
L'utilité des études
Lundi 12 mai 2003
29 rue d'Ulm
salle Paul Lapie (1er étage)
75005 Paris
Les Journées d'histoire de l'éducation, organisées par
le Service d'histoire de l'éducation, sont destinées à
faire connaître à un public élargi les travaux récents
menés dans ce domaine de la recherche historique. La première
a eu lieu le 30 novembre 2001 à l'École normale supérieure.
La charge des manifestations liées au bicentenaire des lycées
et les difficultés posées par le choix initial du mois de novembre
ont conduit le SHE à programmer pour le 12 mai 2003 la deuxième
édition de cette manifestation destinée à prendre un rythme
annuel.
Chaque Journée annuelle est organisée autour d'un thème
particulier, choisi par le SHE, sur lequel des spécialistes reconnus
du domaine sont invités à présenter de manière synthétique
les problématiques, les résultats et les perspectives des recherches
en cours. Les conférences sont suivies de discussions avec la salle.
La conclusion de la Journée est confiée à une personnalité
appartenant au domaine de l'éducation, mais qui n'est pas nécessairement
un historien.
À quoi sert d'étudier ? Quel sens ceux qui étudient,
ceux qui envoient leurs enfants à l'école, ceux qui les y accueillent
et les forment ou ceux qui décident d'ouvrir un nouvel établissement
ou un nouveau cursus, donnent-ils à leur action ? Qu'en attendent-ils
? La réflexion que nous proposons à l'occasion de la deuxième
journée d'histoire de l'éducation porte sur la façon dont
cette question de l'utilité a pu, dans divers contextes historiques,
être envisagée par les différents acteurs de l'éducation
et de la scolarisation et motiver les décisions individuelles, familiales
et collectives d'investissement dans les études.
La notion d'utilité des études comporte plusieurs niveaux
de sens et renvoie à plusieurs registres d'interrogation. Au sens le
plus général, l'utilité des études peut s'envisager
au niveau individuel et recouvrir la notion de gain individuel, en termes de
compétence professionnelle, de carrière, de profit, comme celles
d'accomplissement personnel ou, plus simplement, de pleine intégration
à la communauté (comme citoyen, comme pratiquant d'une religion,
ou comme consommateur, usager, contribuable, ayant-droit, etc.) ; elle peut
aussi s'apprécier au niveau collectif, que ce soit du point de vue économique
(gains de productivité, développement d'activités nouvelles,
équilibre du marché de l'emploi) ou de celui d'une utilité
sociale plus large : citoyenneté, harmonie sociale, développement
humain (culture, santé, etc.). Par ailleurs, un enseignement peut avoir
une utilité à l'intérieur de la sphère scolaire,
pour poursuivre des études ou passer un examen, sans avoir d'utilité
propre à l'extérieur. Il semble donc difficile de trouver une
quelconque forme d'études qui ne puisse, à un titre ou à
un autre, revendiquer son utilité.
L'opposition entre enseignements utilitaires et enseignements de culture
générale constitue pourtant un critère classique de distinction,
et souvent de hiérarchisation, entre les divers types d'études.
À différentes époques et dans différents pays, c'est
un enseignement gratuit, désintéressé, sans utilité
immédiate, voire ouvertement anti-utilitaire, qui a servi à recruter
l'élite dirigeante de la nation. Mais on peut toujours avancer - et cela
a fait partie des argumentaires de défense et illustration de ce type
d'études - que la maîtrise de la parole acquise à travers
la rhétorique est indispensable à celui qui est appelé
à commander les hommes ou que la pratique des idéogrammes chinois,
du latin ou des mathématiques, forme les esprits et trace la frontière
entre ceux qui sont aptes aux plus hautes charges et les autres. Faut-il prendre
ces discours au sérieux ? On peut en discuter, y voir une phraséologie
opportuniste ou un aveuglement idéologique. Leur opposer, comme une évidence,
le partage traditionnel entre ce qui appartient à la culture générale
et ce qui est de l'ordre de l'utile, du technique, du pratique, de la profession,
c'est en tout cas prendre le risque de rester dans l'idéologie.
Ces quelques repères étant posés, le propos de la
journée d'histoire de l'éducation peut être précisé
ainsi : il sera question de l'utilité qu'on prête aux études,
dans une perspective - à moyen ou long terme - qui engage l'avenir de
celui qui étudie : projets professionnels, espoirs de réussite
individuelle, position future à tenir, compétences à maîtriser.
Le choix des études résulte toujours d'un arbitrage avec d'autres
usages du temps ainsi employé. On s'interrogera donc sur les ressorts
microéconomiques de la scolarisation, et, si possible, sur les rapports
entre cette microéconomie, d'une part, et les évolutions éducatives
d'ensemble et les politiques collectives, d'autre part. Il va sans dire que
nous n'écartons pas du sujet la question connexe de l'utilité
effective des études, et notamment de leur capacité à assurer
la promotion sociale individuelle. Ce sera d'ailleurs l'occasion d'interroger
le concept à la mode d' " ascenseur social ", utilisé
couramment dans un sens collectif alors qu'il ne peut rendre compte que de réussites
individuelles. On s'interrogera par ailleurs, sur la façon dont l'utilité
des études est conçue, par les élèves, les étudiants,
les familles ou les acteurs collectifs, et argumentée dans les discours
d'autojustification de l'institution scolaire. Là encore, le rapport
entre ces argumentaires et la réalité fait partie du sujet.
Formalisée par la théorie du capital humain dans la deuxième
partie du XXe siècle, l'idée que les études constituent
un investissement immatériel appartient depuis longtemps au sens commun,
et elle se rencontre en dehors de tout contexte scolaire. Mais c'est une idée
très inégalement partagée selon les lieux, les époques
et les milieux sociaux, et cette inégale appréciation semble renvoyer,
non seulement à des contextes culturels différents, mais aussi
à des situations économiques et sociales qui permettent ou non
la valorisation de cet investissement. De plus, si cette notion recouvre des
réalités évidentes à l'échelon individuel,
son extrapolation au niveau macroéconomique pose davantage de problèmes,
notamment parce que le marché du travail fonctionne de façon plus
complexe qu'elle ne le suppose, et aussi parce que la rationalité qu'elle
prête au comportement des acteurs suppose une égalité d'information,
de confiance dans les institutions et dans l'avenir ou d'adhésion à
un modèle culturel, qui sont loin de se rencontrer dans la réalité.
La réflexion des historiens de la scolarisation sur la relation
entre les différents niveaux d'analyse est compliquée par l'utilisation
courante d'un vocabulaire emprunté à l'analyse économique,
autour des notions d'offre et de demande. L'histoire de l'éducation a
situé alternativement le facteur explicatif principal des progrès
de la scolarisation du côté de l'offre d'éducation ou du
côté de la demande. Longtemps dominée par une perspective
institutionnelle et politique, l'historiographie française était
plus attentive aux décisions venues d'en haut qu'aux initiatives locales.
Lire et écrire, de François Furet et Jacques Ozouf, a consacré
la rupture avec cette lecture étatiste et institutionnaliste de l'histoire
de la scolarisation au profit d'une interprétation " sociétale
" : l'acteur essentiel n'était plus l'État, ni l'Église,
ni même l'École mais la société. On passait d'un
développement impulsé par l'offre étatique à une
dynamique fondée sur la " demande sociale d'éducation ".
À leur tour, les travaux de Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie
ont récusé ce schéma d'explication au profit d'une interprétation
en termes d'offre effective dans les établissements scolaires qui permettait
de réintroduire, entre l'État et les familles, l'épaisseur
et la complexité du niveau local, et de prendre en compte les données
institutionnelles, matérielles ou financières qui conditionnent
l'accès des élèves à tel ou tel établissement
et à telle ou telle forme d'études.
Cependant, l'usage que font les élèves et leurs familles
de l'offre d'enseignement ne correspond pas nécessairement à celui
que les responsables scolaires entendaient lui assigner. Dans les distorsions
entre les objectifs proclamés des écoles et la destinée
effective des élèves, on peut lire la trace de ces malentendus
ou des stratégies opportunistes des familles. Mais ces distorsions viennent
souvent de l'écart entre les objectifs réels des responsables
scolaires et les objectifs affichés, que ce soit pour des raisons publicitaires
ou par souci de l'ordre établi (hiérarchie des enseignements et
des établissements ou place des femmes dans la société,
par exemple). Les détours qu'a pris, dans plusieurs pays européens,
la scolarisation secondaire des jeunes filles constituent certainement un des
exemples les plus frappants d'une subversion des structures par leurs usagers.
Un exemple qui montre, d'une part que la capacité de l'école à
changer la société ne dépend pas que de la décision
politique mais aussi de l'engagement personnel des élèves et de
leurs familles, et d'autre part que les stratégies individuelles peuvent,
dans certains cas, engendrer des évolutions globales. À l'inverse,
la discordance entre la scolarisation de masse et le désinvestissement
d'une partie plus ou moins importante des élèves à l'égard
des études renvoie également aux limites de l'action publique.
L'allongement de la scolarité obligatoire a considérablement augmenté
le public captif de l'institution scolaire, ce qui complique l'analyse de ce
phénomène. Les contributions présentées à
l'occasion de la deuxième journée d'histoire de l'éducation
permettront d'envisager le problème de l'investissement et du désinvestissement
des élèves à propos d'époques où n'existait
pas cette large obligation scolaire. Plus généralement, cette
manifestation sera l'occasion de croiser les points de vue et les niveaux de
réflexion sur la notion d'utilité des études et de mettre
en perspective les questions d'actualité qui lui sont liées.
L'UTILITÉ DES ÉTUDES
Deuxième journée d'histoire de l'éducation Organisée par le Service
d'histoire de l'éducation le lundi 12 mai 2003 Programme
Contact:
|
Résumé des interventions
Philippe Marchand
: L'utilité des études à l'aune des stratégies
familiales (XVIIIe siècle)
" Il est inconcevable que ces mêmes enfans ayent tant négligé
leurs études surtout ne devant point ignorer qu'ils ne peuvent vivre
sans travailler " (Jean-Baptiste Carpentier, 4 février 1780). Partant
de cette réflexion d'un père désabusé, il nous semble
intéressant d'interroger les stratégies mises en œuvre par
les familles qui instruisent ou qui font instruire leur progéniture en
posant trois questions :
-Quel sens les parents donnent-ils à leur démarche et quels résultats
en attendent-ils ?
-Quel (s) investissement(s) consentent-ils pour parvenir à leurs fins
?
-Leurs stratégies ont-elles des conséquences sur l'offre d'enseignement
?
L'exposé se fonde sur les travaux existants, mais aussi sur des sources
originales en cours d'étude.
Annie Bruter : Les humanités,
une matière " utile " ?
L'enseignement des humanités est souvent considéré comme
l'exemple même de l'enseignement " désintéressé
", destiné à donner une formation générale
au mépris de toute visée utilitaire. Il a pourtant revendiqué,
en son temps, une fonction quasi " professionnelle " de formation
des gouvernants et de leur personnel. C'est ce discours, et les réalités
auxquelles il correspond, qu'on tentera d'interroger pour faire apparaître
leur degré de cohérence, ou d'inadéquation, à diverses
époques et dans divers pays.
Renaud d'Enfert : Le dessin,
" cet art utile à toutes les professions "
La notion d'utilité figure au centre de l'argumentaire développé
par les promoteurs des cours et écoles de dessin au XVIIIe et au XIXe
siècle. Le succès, en terme d'effectifs, remporté par les
écoles de dessin auprès d'un large éventail de professions
semble d'ailleurs leur donner raison. Mais leurs projets répondent-ils
réellement aux aspirations des élèves conviés à
suivre un enseignement de dessin (ou celles de leurs familles lorsqu'il s'agit
d'enfants) ? Après avoir examiné les arguments des promoteurs
de l'enseignement du dessin, on essaiera donc de mettre en évidence,
pour les confronter, les différents facteurs qui peuvent inciter des
adolescents ou des adultes, le plus souvent issus des milieux de l'artisanat,
à entreprendre une formation graphique alors qu'ils s'engagent ou sont
déjà engagés dans un parcours professionnel. On abordera
également la question de l'adéquation entre les études
graphiques proposées aux élèves et les attentes des ces
derniers.
Gérard Bodé : Politiques
municipales et études professionnelles et techniques (1815-1940)
Face aux pressions de l'État à la suite de la loi Guizot, certaines
communes ont développé une féflexion, voire une politique,
en faveur de l'enseignement technique et professionnel. Ce faisant, répondaient-elles
à une véritable nécessité de formation d'une partie
de leur population ou poursuivaient-elles des objectifs plus généraux
en se servant de l'enseignement technique comme atout supplémentaire
? Quelles pouvaient être leurs relations avec des acteurs privés
(individus, associations, groupements professionnels) porteurs d'une vision
proche ou divergente de la formation professionnelle ? Cette communication tentera
d'apporter des réponses à partir d'études de cas.
Fabienne Pavis : Une discipline "
utile " dans l'enseignement supérieur : promotion et appropriations
de la gestion (1965-1975).
Au milieu des années 1960, une politique en faveur de la promotion de
la gestion dans l'enseignement supérieur apparaît, symbolisée
en particulier par la création de la Fondation nationale pour l'enseignement
de la gestion des entreprises, le développement d'une filière
universitaire spécifique et la rénovation des écoles de
commerce. Etudier ces transformations (en particulier la création d'un
corps enseignant permanent) entre le milieu des années 1960 et le milieu
des années 1970 à l'échelle de quatre institutions de formation
ayant accumulé différents types de ressources scolaires et entrepreneuriales
(l'ESSEC, les ESC de Rouen et Lyon et l'IAE d'Aix-en-Provence), permet de saisir
les logiques d'appropriation de la politique nationale par les acteurs en place
(représentants des tutelles, dirigeants des institutions, professeurs,
étudiants). L'ensemble des tensions qui structurent cet univers disciplinaire
apparaissent, y compris les oppositions internes aux spécialistes de
management.
Contact:
Philippe
Savoie
|