Si les travaux se sont multipliés sur les personnels de lInstruction Publique, en particulier sur les professeurs dUniversité (C. Charle), sur les enseignants du secondaire ou plus récemment sur les inspecteurs généraux (G. Caplat), il apparaît cependant que les recteurs dacadémie ont peu retenu lattention des historiens alors quils occupent une place fondamentale dans le système éducatif français. Il faut dire que le recteur a souvent mauvaise presse chez les universitaires. Agent du pouvoir central envoyé en province pour " régenter " lInstruction Publique , ce grand serviteur de lEtat est souvent représenté comme un " missi dominici " sans autonomie aucune, agent dexécution dune politique décidée par dautres. Le recteur, ancien universitaire est, de plus, considéré par ses pairs comme un renégat qui a trahi lidéal de liberté et dautonomie des institutions, au nom de son ambition personnelle et par amour pour le pouvoir.
Cette recherche, commencée en juin 2000 a pour but de mieux connaître ces hauts fonctionnaires qui dirigent les académies entre 1809 et 1940. Létude méticuleuse, sur la longue durée, des missions et des actions concrètes des recteurs permet-elle de montrer comment lInstruction devint une réelle affaire dEtat? Le recteur est-il une incarnation de la centralisation française, travaillant progressivement à la fabrication dun système extrêmement complexe et que lon dénonce aujourdhui, parfois, sous le terme imagé du " mammouth " ? Quen est-il finalement des libertés locales et régionales, des spécificités culturelles des " petites patries " que sont amenés à diriger les recteurs ? Diffusent-ils, de Lille à Marseille et de Brest à Strasbourg, la même vision jacobine de lInstruction Publique, combattant les traditions ancestrales au nom de lunicité de la Nation ? Peut-on au contraire, en étudiant le travail des recteurs, relever une volonté dadaptabilité aux conditions de vie de leur académie ? Cette étude est ainsi à la confluence dapproches diversifiées qui tiennent compte à la fois des réalités sociales, des processus culturels et des combats politiques. Six axes majeurs structurent notre démarche :
Axe de recherche n°1 : " Les itinéraires personnels "
Cest le travail prosopographique de base qui doit sachever par la réalisation
dun dictionnaire biographique pour lensemble des titulaires de la fonction
entre 1809 et 1940 (plus de 400 cas). La reconstitution précise des successions
rectorales par académie, sur 131 années, permettra, une fois le corpus établi,
dentreprendre létude des " histoires de vie " de ces
grands commis de lEtat.
Axe de recherche n° 2 : Les grandes caractéristiques de la
" microsociété rectorale "
La synthèse des données doit permettre de dégager les grandes caractéristiques du monde rectoral autour de plusieurs variables : origines sociales, caractéristiques familiales, formation intellectuelle, parcours professionnels (les fonctions exercées par les individus avant leur accession à la fonction). Peut-on, en particulier, déceler, au niveau des origines sociales, un réel renouvellement des élites après lépisode révolutionnaire ? Dans quels milieux sociaux sont recrutés les recteurs et peut-on déceler des changements importants selon les variations de régime à la tête du pays ? Quen est-il du rôle de lancienne aristocratie dAncien Régime ou de la place réservée à la nouvelle bourgeoisie ? La France des notables et des possédants est-elle progressivement supplantée par la France des talents et des Lumières ? La Troisième République triomphante met-elle réellement en application le principe méritocratique si souvent affirmé ?
Axe de recherche n°3 : Les mutations de la fonction rectorale entre 1809 et 1940
En nous appuyant sur la thèse de Michel Allard (Essai sur la fonction rectorale, 1971), tout en retournant dans les textes officiels mais aussi en dépouillant les procès-verbaux des réunions des conseils académiques (CARAN; F17), nous voulons montrer de façon concrète lévolution de la fonction. Les changements de régime politique entraînent-ils systématiquement une modification des fonctions rectorales ? Peut-on, en fin de compte, déceler quelques périodes bien distinctes dans la fonction et quelles sont alors les dates charnières de cette évolution ? Sur quels niveaux denseignement le recteur est-il influent et quels sont ses rivaux institutionnels ?
Axe de recherche n°4 : Le recteur en son académie : le travail au quotidien
Nous nous proposons ici de dépasser le cadre réglementaire, souvent trop abstrait des textes législatifs, pour voir le recteur en action, au sein de son académie. Par lexamen de son rôle au quotidien, nous pourrons saisir ses attributions réelles. Le recteur est-il un simple " préfet des études ", une sorte " dil de Matignon ", délégué en province mais qui reste avant tout le représentant dun Etat très centralisé ou est-il réellement un animateur de la vie pédagogique de son académie ? Il sagit ici danalyser comment il met en uvre et explique, dans son ressort géographique, la politique éducative du gouvernement qui lemploie. Le recteur peut-il être à lorigine dexpériences novatrices en matière scolaire et doit-on alors parler dune personnalisation académique des politiques nationales, selon les idées et les conceptions philosophiques ou politiques du recteur ?
Axe de recherche n°5 : Le recteur, la réalité locale et lespace national
Cet aspect de la recherche sintéresse davantage à lancrage du recteur dans la réalité sociale et géographique de son académie. Il peut être intéressant danalyser dans le détail les origines géographiques des recteurs afin dessayer de déterminer des stratégies de carrière et des règles de promotion. Le Ministère choisit-il constamment des personnalités étrangères à la région afin den faire de fidèles agents du pouvoir qui ne soient pas intégrés, par avance, dans le tissu social et politique de lacadémie ? Il est aussi fondamental de bien cerner la réalité de lenracinement du recteur dans le tissu régional qui laccueille. Le recteur, par la durée souvent assez longue de son séjour académique (surtout sous la Troisième République), ne joue-t-il pas un rôle danimateur de la vie sociale et culturelle de sa région ? Cet enracinement régional ne tourne-t-il pas parfois, par les liens multiples qui unissent le recteur aux facultés et aux notables provinciaux, à une défense coriace des originalités régionales, le recteur devenant alors davantage un défenseur de son académie auprès du Ministère quun agent du pouvoir central envoyé en province ? Ny aurait-il pas eu alors la place pour des expériences originales, au sein dun système que lon dénonce souvent comme extrêmement normatif, comme une " machine de guerre " qui nivelle les particularismes au nom de lunicité de la nation ?
Axe de recherche n°6 : Le recteur et le politique
Les recteurs sont inévitablement en relations permanentes avec le pouvoir politique. Il faut alors étudier dans le détail les liens qui se tissent entre les recteurs et le politique : critères de désignation, influence des réseaux de cooptation, entrée des recteurs dans larène politique à certaines périodes ? Le recteur du Second Empire nest-il pas, par exemple, un " préfet de lInstruction Publique", qui doit se transformer, le moment venu, en agent électoral, incitant ses ouailles à bien voter ? Il est aussi intéressant de pouvoir mieux connaître la manière dont les recteurs se sont comportés face aux grands événements politiques qui ont secoué la nation entre 1809 et 1940. Tentent-ils dy jouer un rôle ou se contentent-ils, dans les heures difficiles, de " gérer lordinaire ", se bornant à agir dans le seul champ de leurs compétences éducatives ?
Les six pistes énoncées ci-dessus sont les axes dominants qui
structurent pour le moment ce vaste chantier de recherche. Il est bien évident que ces
analyses, qui prennent le plus souvent la forme de questions, doivent être
considérablement enrichies, au fur et à mesure de lavancée du travail. Il est
tout à fait possible que certaines problématiques inhérentes à cette recherche aient
échappé à nos investigations, qui seront précisées dans la suite de nos travaux. Ce
long texte explicatif doit donc être compris comme un canevas temporaire, comme une
étape réflexive de structuration de la démarche historique qui, tout en fixant le cadre
de nos analyses, est amené à évoluer. Il ne dresse en rien un cadre définitif, fixé a
priori. Nous sommes donc à lécoute de toutes les remarques éventuelles que
souhaiteraient faire les personnes intéressées par cette recherche. Nous sommes aussi
preneur de toutes les informations complémentaires concernant les recteurs
dacadémie entre 1809 et 1940 que pourraient posséder les lecteurs de ce projet.
E-Mail : jeanfrancois.condette@wanadoo.fr
|