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Le bilinguisme dans l'enseignement primaire depuis 1789

Gérard Bodé

Jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins, le parler usuel de la majorité de la population française ne correspondait pas à la langue nationale. La Révolution française avait défini entre 1792 et 1794 une politique linguistique qui ne fut plus jamais remise en cause et avait confié à l’école le soin de " franciser " les populations dialectophones. Cette politique visait à la fois à répandre l’usage de la langue française dans toutes les couches de la population et à éradiquer les " idiomes ".

Dans ce domaine, la recherche historique s’est surtout attachée à la période révolutionnaire et plus particulièrement aux seuls aspects institutionnels et politiques de cette volonté étatique. Elle a ainsi habituellement négligé l’application des décisions gouvernementales sur le terrain local, notamment par le biais de l’école élémentaire. L’histoire institutionnelle elle-même n’a guère débordé le cadre de la période du Premier Empire.

Mais, en dépit de leur extrême dispersion, de nombreuses sources d’archives existent, autant dans les dépôts nationaux que dans les archives départementales et communales. Au niveau ministériel, les grandes enquêtes sur l’état de l’école abordaient régulièrement la question linguistique. Dans les régions les plus concernées par la permanence des dialectes (Bretagne, Pays basque, Roussillon, Corse, Alsace...) les administrations académiques locales se souciaient de façon récurrente des progrès du français.

Cette recherche de l’unité tente ainsi d’étudier les rapports entre la scolarisation, la propagation du français et la permanence (ou la résistance) des langues régionales pour la période qui va de 1789 à nos jours. Elle privilégie les sources d’archives originales (rapports d’inspecteurs primaires, lettres d’instituteurs, correspondance ministérielle et préfectorale, enquêtes spécifiques aux questions linguistiques, etc.) de préférence aux textes officiels déjà utilisés. Elle tente aussi, plutôt que de définir la politique linguistique officielle au plan national, d’aborder les multiples répercussions locales de cette politique en essayant d’en évaluer l’emprise et les retombées sur la vie quotidienne.

Face à une certaine continuité de la doctrine politique de l’État, la situation dans les départements se caractérise par une très grande variété, mais aussi par des similitudes assez frappantes qui autorisent une bonne étude comparative. Différents types d’évolution semblent se dégager, de la position archaïque de la Basse-Bretagne sous-alphabétisée, à la place médiane du département de la Moselle, jusqu’aux cas atypiques du Nord ou des départements alsaciens dans lesquels — contrairement au reste du pays — les zones francophones accusent un retard réel par rapport aux zones dialectophones.

Pour des raisons évidentes, certaines régions ont été privilégiées dans cette étude, le développement de ce travail étant notamment lié aux gisements d’archives. Ainsi, l’existence, dans la Moselle, d’une enquête préfectorale de 1865 comprenant 375 lettres dans lesquelles les instituteurs de la " Lorraine allemande " expliquent leurs méthodes pédagogiques pour apprendre le français aux élèves germanophones a permis d’analyser assez précisément la situation des divers partenaires impliqués dans ce processus. Des enquêtes similaires, quoique de moindre ampleur, ont été découvertes dans les deux départements alsaciens, en Meurthe-et-Moselle et dans les Côtes-d’Armor. Elles ont été complétées et élargies à tout l’espace national par la grande enquête du ministre Rouland de 1863 et par des données plus ponctuelles issues d’enquêtes antérieures ou postérieures.

L’une des difficultés de cette recherche est liée au caractère discontinu des sources ainsi qu’à leur éparpillement. Le matériel collecté à ce jour est cependant suffisamment important pour permettre une publication, même s’il demande à être complété pour certaines zones géographiques pour le moment délaissées. C’est notamment le cas pour la partie méridionale de la France.

L’objectif de la publication n’est pas de réaliser une grande synthèse sur la question mais d’apporter des éclairages précis sur certains thèmes ou certaines régions afin de dégager une vision d’ensemble sur les problèmes issus de l’imposition de la langue française par le biais de la politique scolaire. Car la survivance des dialectes a obligé d’aborder de façon très différente l’acquisition de la lecture et de l’écriture, voire même du calcul ou de l’instruction religieuse, en fonction des provinces.
in Rapport scientifique (1992-1996). - Service d'histoire de l'éducation, URA 1397 du CNRS. - Paris : CNRS; INRP, 1996. - 159 p.

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